La candidature de Stéphan Fiori aux municipales à Avignon occupe une place singulière. En effet, c’est le seul candidat à n’avoir aucune expérience politique, à n’être soutenu par aucun parti et à revendiquer la dimension entrepreneuriale dans sa démarche. C’est donc à l’aune de cette réalité que nous avons analysé son programme de campagne.
Premier élément frappant dans son programme, là où d’autres candidats privilégient le récit, l’incarnation ou les promesses, il assume une posture différente : celle de la gestion, de la rigueur et de la contrainte budgétaire. Dès la première page, le diagnostic est posé : une ville lourdement endettée, des marges de manœuvre réduites et la nécessité de remettre de l’ordre avant toute ambition nouvelle. Ce positionnement tranche avec le reste de l’offre politique et mérite d’être analysé pour ce qu’il est : une tentative de répondre à la crise financière par la méthode plutôt que par le discours.
Un programme dense et exhaustif, mais peu hiérarchisé
Le programme de Stéphan Fiori impressionne par son ampleur. Tous les champs de l’action municipale sont abordés : sécurité, circulation, propreté, action sociale, culture, sport, jeunesse, handicap, commerce, finances, personnel municipal, attractivité. Peu de sujets sont laissés de côté. Cette exhaustivité témoigne d’un travail préparatoire réel et d’une volonté de maîtrise globale de la machine municipale. Mais elle produit aussi un effet de catalogue : les propositions s’additionnent, sans hiérarchisation clairement assumée, comme si toutes relevaient du même niveau d’urgence et de priorité.
Une méthode collective revendiquée, rare en politique
La méthode constitue l’un des marqueurs forts de ce projet. Chaque proposition fait l’objet d’un chiffrage précis à l’euro près, présenté sur YouTube, thème par thème, par des membres de la liste identifiés comme spécialistes de leur domaine. Sur le fond, cette méthode crédibilise l’intention gestionnaire. Sur la forme, elle pose toutefois une limite : Il faut regarder la vidéo pour découvrir le chiffrage. Celui-ci n’est pas intégré au programme papier ou PDF (en ligne) proposés aux électeurs, ce qui empêche une lecture immédiate de la trajectoire financière proposée.
Cette présentation en équipe introduit une dimension collective forte et une horizontalité peu fréquente dans une campagne municipale. Elle rompt avec l’hyper-personnalisation du projet et met en avant la compétence technique de l’équipe plutôt que le seul leadership du candidat.
Des projets structurants soumis à des contraintes fortes de mise en œuvre
Nous l’avons déjà écrit dans un long dossier. Le programme de Stéphan Fiori mentionne plusieurs projets structurants, parmi lesquels la création d’un rond point et d’un tunnel au carrefour entre la Rocade, la route de Marseille et l’avenue Pierre Sémard, d’un tunnel de 2,5 km sous la Rocade Charles-de-Gaulle avec restitution de l’esplanade aux piétons. La création de passages souterrains Porte Limbert et Porte Saint-Lazare, ainsi que la mise en place d’une passerelle sécurisée aux allées de l’Oulle. Le document évoque également la création d’un équipement type « aréna » modulable et l’organisation d’un grand événement mensuel à Avignon, inscrits dans une stratégie d’attractivité.
Ces projets relèvent, pour l’essentiel, de chantiers complexes, soumis à des délais très longs, à des contraintes techniques et patrimoniales fortes, ainsi qu’à des compétences partagées avec le Grand Avignon, le Département, la Région et l’État pour bénéficier des financements nécessaires à la réalisation de ce type d’infrastructure.
S’agissant notamment du tunnel de la rocade, le programme porte à ce stade uniquement sur des études préalables, et non sur un engagement de réalisation immédiate. Leur éventuelle concrétisation dépendra donc autant des conclusions techniques que de l’acceptation sociale, en particulier pour des travaux susceptibles d’impacter durablement les usages, les riverains et les flux de circulation.
Compétences municipales et angle mort intercommunal
Sur le plan institutionnel, le programme repose majoritairement sur des leviers municipaux. Environ 65 % des propositions relèvent clairement de la compétence de la ville : police municipale, propreté, voirie communale, écoles, périscolaire, organisation des services, soutien au commerce de proximité, action sociale de premier niveau… Environ 20 % dépendent de l’intercommunalité, notamment du Grand Avignon : mobilités structurantes, aménagements lourds, attractivité économique, équipements majeurs. Enfin, près de 15 % supposent l’intervention ou le financement d’autres niveaux de collectivités, État, Région, partenaires institutionnels.
Or, si l’intercommunalité est présente en filigrane dans le programme, elle n’est jamais traitée comme un sujet politique stratégique.
Une logique de gestion plus que de pilotage politique
C’est ici que se situe la ligne de fracture entre administrer et gouverner. Le programme de Stéphan Fiori administre Avignon avec sérieux : il identifie des dysfonctionnements, propose des dispositifs, optimise des organisations, corrige des dérives. Mais gouverner une ville endettée ne consiste pas seulement à améliorer partout. Gouverner, c’est hiérarchiser, arbitrer et renoncer. C’est accepter que toutes les politiques publiques ne puissent être conduites simultanément, que certaines priorités s’imposent au détriment d’autres, et que chaque décision engage un coût politique autant que financier. Là où l’administration additionne des solutions, la gouvernance choisit un cap. Stephan Fiori a esquissé cette vision lors de son meeting du 2 décembre, mais celle-ci n’est pas présente dans son programme.
Pour passer de la gestion à la gouvernance, il n’est pas nécessaire de tout détailler dans un programme de campagne. Mais il est indispensable d’en poser le cadre. Cela pourrait, par exemple, passer par l’identification de trois ou quatre priorités thématiques de mandat, clairement assumées ; par la présentation des mesures capitales, engagées dans les cent premiers jours ; par la distinction entre les projets structurants nécessitant du temps et ceux relevant d’actions immédiates ; et par une stratégie lisible sur les sujets relevant de compétences partagées avec les autres collectivités. Une gouvernance crédible ne repose pas sur l’exhaustivité, mais sur la précision des propositions, un chiffrage concret, la clarté des choix, du tempo et le détail des responsabilités de chacun.
Un programme sérieux et paradoxal à la fois
Au terme de l’analyse, un paradoxe traverse l’ensemble du programme porté par Stéphan Fiori.
D’un côté, il revendique une posture de gestionnaire rigoureux, fondée sur la maîtrise de la dépense publique, la fin du gaspillage, la recherche d’économies et le respect d’une situation financière jugée critique. De l’autre, il engage la collectivité dans des projets urbains lourds, coûteux financièrement, longs à mettre en œuvre et socialement sensibles, dont la réalisation suppose des investissements majeurs, des cofinancements incertains et une acceptation sociale loin d’être acquise.
Ce grand écart constitue la tension centrale du programme. Il ne remet pas en cause la sincérité de l’intention, mais pose une question politique essentielle : peut-on, simultanément, gouverner une ville comme un gestionnaire prudent et l’engager dans des transformations structurelles de grande ampleur sans hiérarchisation explicite ni arbitrage clair ?
C’est sur la capacité à résoudre ce paradoxe, entre rigueur affichée et ambition coûteuse, que se jouera la crédibilité réelle de ce projet municipal.
Jamil Zéribi
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