Crédit photo : Thibaut Moritz, AFP
Les débordements du 17 octobre en France, à Avignon et la réaction particulièrement offensive du maire Olivier Galzi, entre discours martial, appel national aux élus et mobilisation médiatique, nous invitent à une réflexion qui dépasse largement le cadre local. Les violences sont évidemment condamnables. Mais cette séquence illustre une contradiction fondamentale de notre démocratie : nous exigeons des responsables politiques des réponses immédiates à des problèmes qui se sont parfois construits sur plusieurs décennies.
À chaque crise, le même scénario. L’émotion collective, les condamnations solennelles, les déclarations d’autorité. Les chaînes d’information en continu s’emparent de l’événement, les réseaux sociaux amplifient les réactions et les responsables politiques se sentent sommés de prendre position dans l’instant.
L’indignation devient une compétition politique. Il faut réagir vite, parler fort, désigner un adversaire, afficher sa détermination. Quitte à simplifier outrageusement des réalités complexes.
Mais le temps médiatique n’est pas le temps politique.
L’insécurité, les fractures sociales, les difficultés de l’école ou les inégalités territoriales ne se résolvent ni par un discours martial ni par une succession de mesures spectaculaires. Elles exigent des politiques cohérentes, des investissements et parfois de nombreuses années pour produire leurs effets.
Une société qui ne prend plus le temps de réfléchir
Cette accélération transforme aussi notre rapport à l’information. TikTok, Instagram, les vidéos courtes, les fils d’actualité que l’on fait défiler sans fin… Tout nous encourage à consommer rapidement, à passer d’une émotion à une autre. La réaction précède trop souvent la réflexion.
D’ailleurs, combien de lecteurs iront jusqu’au bout de cet éditorial ?
Nous demandons aux politiques de prendre du recul et de comprendre la complexité. Mais sommes-nous encore disposés à consacrer nous-mêmes le temps nécessaire à cette réflexion ?
Le citoyen participe également à cette contradiction. Il réclame des transformations profondes de l’école, de la sécurité ou de la santé. Mais lorsqu’il rencontre un élu pour lui soumettre une difficulté personnelle, il attend souvent une solution immédiate. Et si celle-ci ne vient pas, le responsable politique est rapidement jugé inefficace.
C’est précisément dans cette contradiction que prospère l’électoralisme. Conscients d’être jugés sur des résultats immédiats, les responsables politiques sont tentés de privilégier les annonces spectaculaires, les mesures populaires et les décisions à forte visibilité, au détriment de réformes structurelles dont les effets ne seront perceptibles qu’après plusieurs années.
La prochaine échéance électorale finit ainsi par dicter le calendrier de l’action publique. L’objectif n’est plus seulement de transformer durablement la société, mais de produire suffisamment de résultats visibles pour conserver le pouvoir. Au risque de sacrifier l’intérêt général de demain aux impératifs électoraux d’aujourd’hui.
Des institutions qui peinent à construire dans la durée
À cette impatience s’ajoutent les contraintes institutionnelles. Les échéances électorales, les alternances et la fragmentation politique compliquent la continuité des politiques publiques.
La Ve République, conçue pour favoriser la stabilité, se trouve confrontée à la difficulté de constituer des majorités durables. Comment engager des transformations dont les résultats ne seront visibles que dans dix ans, lorsque l’horizon politique se limite parfois à la prochaine élection ?
Cette contradiction nourrit la démagogie. Faute de pouvoir transformer rapidement la réalité, certains responsables politiques préfèrent transformer le récit. La communication remplace l’explication, l’indignation tient lieu de projet et la désignation d’un ennemi devient plus commode que la recherche d’un compromis.
Les responsables politiques qui se succèdent depuis trente ou quarante ans devraient faire preuve d’une certaine humilité. Droite et gauche ont exercé le pouvoir sans parvenir à résoudre durablement certaines fractures majeures de notre société. Les professionnels de l’indignation sont parfois aussi les héritiers qui défilent sur les plateaux de télévision, voire les acteurs, des politiques dont ils dénoncent aujourd’hui les résultats.
Cette contradiction entre les attentes citoyennes et les résultats de l’action publique nourrit la défiance démocratique. Elle favorise les discours populistes, radicaux et les promesses de solutions simples à des problèmes complexes.
Olivier Galzi, le paradoxe d’un ancien journaliste
C’est précisément à la lumière de cette réflexion que la séquence avignonnaise mérite d’être examinée. Olivier Galzi connaît parfaitement les mécanismes médiatiques, le pouvoir des images et les ressorts de l’émotion collective. Son parcours de journaliste pouvait laisser espérer davantage de recul, de contextualisation et de capacité à expliquer la complexité.
Avec le talent qu’il représente, on pouvait attendre de lui un « bon sens » fondé sur la nuance, le discernement et le rassemblement. Or, sa réaction aux événements du 17 octobre semble illustrer les dérives de l’immédiateté : appel national aux maires, ruban blanc, hashtag, vidéos et discours aux accents guerriers évoquant des « hordes de barbares » et les maires comme « derniers remparts » de la République.
Dans son édition du 20 octobre, La Provence, sous la plume de Paul Guibal, revient sur un rassemblement censé incarner l’unité, finalement marqué par la confrontation politique. Cette séquence s’ajoute aux polémiques autour de l’arrêté anti-mendicité, aux tensions au conseil municipal et aux affrontements répétés avec ses opposants.
Le paradoxe est là : celui dont le métier consistait à informer et à contextualiser semble aujourd’hui privilégier les ressorts de l’immédiateté médiatique, dans une logique qui évoque davantage le marketing politique que la construction patiente de réponses collectives.
Il ne s’agit pas de lui reprocher de condamner fermement les violences. C’est son devoir. Mais gouverner exige davantage que réagir, communiquer et mobiliser son camp.
La véritable responsabilité politique consiste à protéger immédiatement, agir à moyen terme et transformer durablement. Elle suppose de résister à la pression de l’instant, sans mépriser l’urgence vécue par les citoyens. Car une démocratie qui ne sait plus penser le temps long finit par confondre gouverner et réagir.
Et lorsque la politique devient une succession de réactions, elle laisse le champ libre à ceux qui promettent de tout résoudre par la colère.
Encore fallait-il prendre le temps de lire jusqu’ici.
Jamil Zéribi

