Ouf. La France peut souffler.
Après des décennies de centralisation, 34 875 communes, des générations de maires, des centaines de milliers d’élus locaux et quelques lois de décentralisation au passage, Olivier Galzi vient de trouver la solution : écouter les territoires.
Il fallait y penser.
Et comme une idée aussi révolutionnaire méritait mieux qu’une banale réunion politique, il fallait évidemment une grande soirée, une scène, un manifeste, un logo, des formules et même un film consacré à la campagne municipale victorieuse.
Après le Mozart de la finance, voici donc le Mozart de la communication.
L’appel d’Avignon… rien que ça
Le « Bon Sens des Territoires » est né. Et avec lui, « L’appel d’Avignon ».
Rien que ça.
On aurait pu modestement lancer un mouvement politique. Mais “l’appel d’Avignon”, ça a tout de même une autre allure. Il faut peut-être une certaine dose de narcissisme politique pour transformer, quelques mois après son élection, sa propre victoire municipale en “appel” lancé à la France.
Le programme tient dans quelques mots soigneusement choisis : le territoire, la proximité, les citoyens, les solutions, le réel et, naturellement, le bon sens.
Difficile de prendre beaucoup de risques avec un tel programme.
Car le « bon sens » possède un avantage politique considérable : tout le monde peut s’en réclamer sans avoir à en définir précisément le contenu. On attend donc avec impatience le premier candidat qui choisira de défendre le « mauvais sens des territoires ».
La décentralisation ? Quelle découverte !
Mais derrière les formules, quelle révolution ?
Donner davantage de liberté aux communes ? Réduire le poids des normes ? Même chose. Décider au plus près du terrain ?
Mais qu’y a-t-il de nouveau ? Des milliers de maires, les associations d’élus, les parlementaires et les défenseurs de la décentralisation portent ces revendications depuis des décennies. Voilà plusieurs générations d’élus locaux qui seront heureuses d’apprendre qu’elles avaient eu la bonne idée avant le lancement du mouvement.
Bref, Galzi n’invente pas la décentralisation. Il lui trouve un slogan.
Le storytelling, une recette déjà bien usée
Et pour transformer le slogan en événement, place à la grande mécanique contemporaine : la communication.
Un film sur la campagne. Une soirée de lancement. Une scénographie. Un récit. Une victoire municipale transformée en acte fondateur.
Nous avons pourtant déjà beaucoup donné.
Nicolas Sarkozy avait fait de l’omniprésence médiatique un mode d’exercice du pouvoir. Emmanuel Macron a abondamment utilisé la scénographie présidentielle, les grands rendez-vous, les concepts et les récits de transformation.
Et, plus près de nous, il y a Robert Ménard. Ancien journaliste lui aussi, maire hypercommunicant lui aussi, grand amateur de « bon sens » lui aussi. Avec une petite similitude supplémentaire : à Béziers, l’aventure politique est aussi devenue une affaire de couple, son épouse Emmanuelle ayant été élue députée trois ans après son arrivée à la mairie. Toute ressemblance avec une autre aventure sénatoriale en cours serait, bien entendu, purement fortuite.
Décidément, le « nouveau monde » politique a parfois un délicieux parfum de déjà-vu.
Le problème n’est pas qu’Olivier Galzi communique. Tous les responsables politiques communiquent. Le problème commence lorsqu’à force de mettre en scène la nouveauté, on finit par oublier de demander ce qui est réellement nouveau.
Une vague qui part d’Avignon ? Regardons les chiffres
Et puisqu’il est question d’un formidable élan parti d’Avignon, rappelons aussi quelques chiffres.
Olivier Galzi a remporté les municipales avec 11 837 voix sur les 58 246 électeurs inscrits, avec 48,75 % d’abstention au second tour et 40,62 % des suffrages exprimés en sa faveur. Ce qui fait 20,32 % des électeurs inscrits. Près de quatre électeurs inscrits sur cinq n’ont pas voté pour sa liste.
Son avance sur David Fournier : 760 voix.
Cela ne retire évidemment rien à la légitimité de son élection. Mais cela remet à sa place le récit d’une vague avignonnaise extraordinaire qui a déferlé sur Avignon et serait déjà prête à déferler sur la France.
Un élan sans bilan !
Parce que depuis, tout va très vite. Une victoire devient un élan. L’élan devient une méthode. La méthode devient un mouvement. Le mouvement devient « L’appel d’Avignon ».
Et quelques mois après son arrivée à l’hôtel de ville, voici déjà Avignon érigée en laboratoire politique historique, susceptible « d’irriguer » les territoires français.
Il y a pourtant une petite difficulté : Olivier Galzi vient à peine de commencer à gouverner Avignon. On ne sait donc pas encore si sa méthode fonctionne. Ce n’est pas une critique : c’est une question de calendrier.
Pour juger une politique municipale, il faut des résultats, des investissements réalisés, des services publics évalués, des finances suivies dans la durée, des promesses tenues ou abandonnées.
Bref, cette chose terriblement démodée à l’heure du storytelling : du temps.
Un parti qui ne veut surtout pas s’appeler un parti
Autre curiosité : le mouvement entend dépasser les partis. Excellente idée.
Il aura simplement un nom, un logo, un leader, un manifeste, une organisation, des candidats, des échéances électorales et des ambitions nationales. Surtout, ne dites pas « parti ». Le manifeste proclame d’ailleurs : « Notre seul parti est notre territoire. »
Très joli.
Reste à déterminer lequel. Avignon ? Le Grand Avignon ? Le Vaucluse ? La région ? La France ? Plus le territoire s’agrandit, plus le mouvement ressemble curieusement à ce qu’il prétend dépasser. Un parti politique comme les autres avec l’objectif affiché de présenter des candidats à toutes les élections.
Et si on attendait les résultats ?
Et c’est finalement ce que cette grande opération de lancement raconte le mieux. La politique française souffre-t-elle vraiment d’un déficit de communication ?
Manquons-nous de slogans ? De logos ? De mouvements ? De grandes soirées ? De films ? De concepts ? De personnalités expliquant qu’elles vont faire de la politique autrement ? Ou manquons-nous simplement de résultats ?
C’est peut-être la question que toute la scénographie du monde ne pourra pas faire disparaître.
Olivier Galzi a gagné Avignon. C’est un fait. Il lui reste maintenant à la gouverner.
Et avant de proposer aux territoires français de suivre « l’appel d’Avignon », on pourrait avoir cette idée complètement folle : attendre de voir ce que le bon sens d’Olivier Galzi donne, une fois les projecteurs éteints et le temps qui passe.
Jamil Zéribi




