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Et si la polémique autour de la venue de Sarah Knafo à Avignon produisait l’effet inverse de celui recherché par la droite ? En invitant l’eurodéputée de Reconquête aux universités de rentrée de son mouvement Oser la France, Julien Aubert vient peut-être, bien malgré lui, de donner à la gauche avignonnaise une raison de se retrouver.
La séquence est révélatrice. Après la mobilisation d’une vingtaine d’organisations et de collectifs, le théâtre du Rouge Gorge a finalement renoncé à accueillir la manifestation prévue le 17 octobre. Julien Aubert dénonce une atteinte au pluralisme, tandis qu’Olivier Galzi s’en prend à une extrême gauche qu’il accuse de censure.
Julien Aubert invoque la liberté d’expression, un principe fondamental qui mérite évidemment d’être défendu. Il pourra toujours rappeler qu’inviter Sarah Knafo ne signifie pas partager ses convictions, et que débattre avec un adversaire politique ne revient pas à cautionner ses idées. L’argument est recevable.
Mais la liberté d’expression est aussi, en France, un principe dont l’interprétation varie selon les sensibilités et les circonstances. Même sur le terrain philosophique, il n’existe pas de consensus absolu sur ses limites : entre une conception presque sans restriction de cette liberté et la nécessité de protéger la société contre les discours de haine, le débat traverse depuis longtemps les démocraties.
La question n’est donc pas seulement de savoir si Sarah Knafo a le droit de s’exprimer, elle l’a, dans les limites prévues par la loi, mais aussi de s’interroger sur la portée politique de son invitation.
Car Sarah Knafo représente Reconquête, le parti d’extrême droite fondé par Éric Zemmour, condamné à plusieurs reprises par la justice pour des propos racistes ou incitant à la haine. Elle siège également au Parlement européen, en qualité de vice-présidente, dans le même groupe que les élus de l’AfD allemande, formation d’extrême droite controversée notamment pour les propos de certaines de ses figures sur le passé nazi.
La liberté d’expression protège le droit de débattre. Elle n’interdit ni de questionner le choix de ses interlocuteurs ni d’en mesurer les conséquences politiques.
Avignon rattrapée par la polarisation nationale
Pendant longtemps, Avignon a conservé une certaine singularité politique. De Marie-Josée Roig à Cécile Helle, malgré leurs différences, les municipalités successives ont cherché à fédérer les Avignonnais autour d’une vision de leur ville plutôt qu’à importer systématiquement les affrontements idéologiques nationaux.
Cette culture du rassemblement pourrait aujourd’hui être fragilisée.
Car la confrontation qui se dessine ressemble de plus en plus à celle qui structure la vie politique nationale : deux blocs antagonistes, une gauche mobilisée contre l’extrême droite et une droite dont une partie se rapproche des courants extrémistes.
Dans ce schéma, où se situe encore l’espace pour un bloc central, réunissant une gauche et une droite républicaines autour d’un projet commun ? Plus les positions se radicalisent, plus cet espace politique risque de se rétrécir.
Le risque est là : voir Avignon reproduire les fractures nationales, avec une vie politique organisée autour du rejet de l’autre plutôt que de la recherche de convergences sur les enjeux locaux.
Une gauche qui retrouve un adversaire commun
C’est sans doute le grand paradoxe de cette affaire. Alors que la gauche avignonnaise et une partie du mouvement associatif semblaient avoir perdu de leur dynamique collective ces dernières années, la venue annoncée de Sarah Knafo a provoqué une mobilisation commune.
Une vingtaine d’organisations ont trouvé matière à se rassembler autour d’une même opposition. Ce n’est pas encore une unité politique, encore moins un projet d’avenir. Mais c’est peut-être le début d’une nouvelle dynamique.
Car rien ne fédère parfois plus efficacement des sensibilités divisées que la désignation d’un adversaire commun. Et la lutte contre l’extrême droite constitue historiquement l’un des principaux ressorts de mobilisation de la gauche. Les récentes révélations de Mediapart sur des écrits antisémites attribués à Jordan Bardella, ont suscité une importante couverture médiatique et ravivé le débat sur l’antisémitisme au sein de l’extrême droite. Une polémique supplémentaire qui pourrait accentuer la polarisation politique.
La séquence pourrait ainsi contribuer à ressouder un mouvement politique, social et associatif qui peinait à retrouver une dynamique collective.
La droite face à la nécessaire clarification
Julien Aubert, Bruno Retailleau et Olivier Galzi ne défendent pas des positionnements identiques. Mais cette polémique soulève une question fondamentale : celle de la nécessaire clarification des rapports entre la droite républicaine et l’extrême droite.
À droite, certains ont déjà tranché. Éric Ciotti a choisi l’alliance avec le Rassemblement national. À l’inverse, Jean-François Copé, Florence Portelli, Xavier Bertrand, Valérie Pécresse, Michel Barnier ou encore Gérard Larcher ont défendu, avec des nuances, le maintien d’une frontière politique avec l’extrême droite.
La ligne Retailleau/Aubert est plus difficile à déchiffrer. S’ils affirment refuser toute alliance avec le RN, la stratégie du « tout sauf LFI » et certaines prises de position ont nourri les interrogations jusque dans leur propre famille politique.
À Avignon, l’invitation de Sarah Knafo par Julien Aubert, puis la réaction d’Olivier Galzi, replacent cette question au cœur du débat local. Il ne s’agit pas de leur prêter des convictions identiques, mais de leur demander quelle frontière politique ils entendent maintenir avec l’extrême droite.
Car on ne peut pas prétendre fédérer largement les sensibilités républicaines sans clarifier les valeurs et les alliances sur lesquelles repose ce rassemblement.
Et c’est précisément le paradoxe de cette séquence : en entretenant ce débat, la droite pourrait contribuer à ressouder une gauche qui retrouve, dans la lutte contre l’extrême droite, un puissant facteur d’unité.
Au fond, Julien Aubert aura peut-être réussi, en une seule invitation, ce que la gauche avignonnaise ne parvenait plus à faire depuis quelque temps : retrouver une cause commune et une dynamique collective dont l’absence avait notamment contribué à la défaite de David Fournier aux élections municipales.
Reste une question essentielle : Avignon saura-t-elle préserver un espace de dialogue et de rassemblement entre les sensibilités républicaines, ou finira-t-elle par reproduire les fractures politiques nationales, où l’on se rassemble davantage contre l’autre qu’autour d’un projet commun ?
Jamil Zéribi

